Prédication du dimanche 19 avril 2026 - - Ruth 1.7b-22 - Ruth, un modèle de compassion



Face aux horreurs commises chaque jour au nom de Dieu, nous pouvons rester des spectateurs sidérés et apeurés… ou prendre position, comme des disciples du Christ, en agissant comme notre Maître nous l’a enseigné.

Une des grandes questions pour nous, les chrétiens, est sans doute : comment, à notre niveau, être témoins du vrai Dieu, le Dieu de Jésus-Christ ? Comment, nous l’Eglise, pouvons-nous être un antidote face au poison de la haine ?

Il y a bien des manières de répondre.

Une en tout cas me semble particulièrement pertinente en contre-pied du mouvement du monde ; c’est une posture, un engagement, une sensibilité dont les puissants aujourd’hui semblent totalement dépourvus, et qui est pourtant une des principales qualités de Dieu : exercer la compassion.

« Mais toi, Seigneur, tu es un Dieu plein de compassion et de bienveillance, patient et grand par la fidélité et la loyauté » (Ps 86.15)

La compassion. Une vertu quasi absente de la scène internationale, notamment au Proche Orient.

Elle est pourtant l’un des éléments de caractère de Dieu lui-même.

La compassion… qu’est-ce que c’est ?

Pour mieux le comprendre, je vous propose de nous arrêter sur un exemple biblique, celui de Ruth.

Ruth est un bon exemple de cette capacité à être touché par la souffrance des autres qu’est la compassion, être touché avec le désir aussi de venir en aide, en soutien.

Ruth incarne cela. Son histoire est rapportée dans le livre qui porte son nom. Elle se déroule à l'époque lointaine des Juges, peut-être autour du XIIe siècle avant J.-C. Matthieu cite Ruth dans la généalogie de Jésus comme l'une de ses ancêtres.

Elle est un « type » — une préfiguration du Christ — et un modèle pour nous.

L'histoire commence lorsqu'une certaine Noémi quitte Bethléem, en Juda, avec son mari Abimélek, pour s'installer au pays de Moab — une nation voisine d'Israël qui ne connaît pas Dieu. Ses deux fils se marient avec des femmes de Moab : l'un avec Orpa, l'autre avec Ruth. Mais la vie ne les épargne pas : le mari puis les deux fils meurent, laissant Noémi seule avec ses belles-filles. Une famine s'abat sur Moab. C'est alors que les trois femmes apprennent qu'en Juda, il y a à manger — « le Seigneur est intervenu en faveur de son peuple en lui donnant du pain », dit le texte.

Elles se mettent en route pour un trajet d'environ 70 kilomètres. Mais en chemin, non loin de la frontière, Noémi s'arrête et tente de convaincre ses belles-filles de faire demi-tour.


Lecture : Ruth 1.8-22

9… Elles se mirent alors à sangloter, 10 elles lui dirent : Non, nous retournerons avec toi vers ton peuple ! 11 Noémi dit : Retournez, mes filles ! Pourquoi viendriez-vous avec moi ? Ai-je encore dans mon ventre des fils qui puissent devenir vos maris ? 12 Retournez, mes filles, allez ! Car je suis trop vieille pour me remarier ; et même si je disais : « Il y a de l'espoir pour moi », si ce soir même j'étais remariée et que je mette des fils au monde, 13 attendriez-vous pour cela qu'ils grandissent ? Refuseriez-vous pour cela de vous remarier ? Non, mes filles ! Mon sort est plus amer que le vôtre : la main du Seigneur s'est abattue sur moi. 14 Elles sanglotèrent encore. Puis Orpa embrassa sa belle-mère, mais Ruth s'attacha à elle. 15 Noémi dit alors : Ta belle-sœur est retournée à son peuple et à ses dieux ; retourne, toi aussi, comme ta belle-sœur. 16 Ruth dit : Ne me pousse pas à t'abandonner, à me détourner de toi ! Où tu iras, j'irai ; là où tu passeras la nuit, je passerai la nuit ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu ; 17 là où tu mourras, je mourrai, et c'est là que je serai ensevelie. Que le Seigneur m'inflige la plus terrible des punitions, si ce n'est pas la mort qui me sépare de toi !

18 Noémi, la voyant résolue à aller avec elle, n'insista plus. 19 Elles marchèrent toutes les deux jusqu'à leur arrivée à Bethléem. Lorsqu'elles arrivèrent, l'émotion gagna toute la ville. Les femmes disaient : Est-ce là Noémi ? 20 Elle leur dit : Ne m'appelez pas Noémi ; appelez-moi Mara (« Amère »), car le Puissant m'a rendu la vie bien amère ! 21 J'étais partie comblée, le Seigneur me ramène les mains vides. Pourquoi m'appelez-vous Noémi ? Le Seigneur a témoigné contre moi, le Puissant m'a fait du mal ! 22 Ainsi Noémi revint, et avec elle sa belle-fille, Ruth la Moabite. Elles arrivèrent à Bethléem au début de la moisson des orges.

 

L'exemple de Ruth a beaucoup à nous apprendre sur ce qu'est la compassion, une facette peut-être trop négligée de l'amour. Je soulignerai quatre aspects de la compassion.

1.      La compassion n'est pas seulement une émotion — c'est un engagement réfléchi envers l'autre.

Noémi donne à ses belles filles toutes les raisons valables de faire demi-tour. De vraies raisons : une vie difficile les attend, sans filet de sécurité. Face à cela, Orpa pleure, embrasse sa belle-mère... et repart. C'est humain. C'est compréhensible.

Mais Ruth, elle, reste. Elle prend la décision de ne pas laisser seule cette femme maltraitée par la vie, sans avenir apparent : « Où tu iras, j'irai… ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Que le Seigneur m'inflige la plus terrible des punitions, si ce n'est pas la mort qui me sépare de toi ! »

Il y a beaucoup d'émotion ici — elles sanglotent toutes. Ruth est certainement bouleversée par la souffrance de Noémi. Mais l'émotion ne suffit pas : elle s'accompagne d'un choix résolu, d'un engagement qui tient même quand les larmes se taisent.

Nous sommes tous touchés, plus ou moins, par la détresse des autres. La compassion nous amène plus loin, de l'émotion à l'engagement, pour faire route avec l’autre pendant un certain temps.

 

2. La compassion coûte.

Sur ce point, le choix de Ruth est très étonnant : quel genre de jeune femme lierait son destin à celui d'une belle-mère sans avenir, dans un pays étranger ? Noémi elle-même essaie de l'en dissuader : si Ruth la suit, elle ne pourra pas se remarier, n'aura ni protection ni statut — dans cette culture, une femme sans mari ni fils était littéralement en marge de la société. Ruth prend donc un risque considérable : perdre sa terre natale, sa langue, sa culture, ses chances de refaire une vie.

Noémi est de ces gens que les épreuves les ont rendus difficiles, voire amers — au point qu’elle veut changer son prénom en « Amère ». De ces gens qui ressassent leur souffrance devant tout le monde – ce qui est particulièrement difficile pour l’entourage… très vite, le vide se fait autour d’eux, ce qui accentue leur souffrance.

Se tenir auprès de telles personnes est coûteux, vraiment. C’est ce que Ruth choisit de faire !

Nous sommes capables de faire route un moment avec de telles personnes… mais quand la plainte est constante ? Les problèmes… sans fin ?

Jusqu’où aller ? La question est personnelle, je crois – et je vais y revenir.

Mais a minima, je crois qu’il nous faut avoir le courage de ne pas détourner les yeux, ce qui est déjà coûteux. Prêter attention à l’autre avant de chercher des solutions.

C’est ce que Jésus a fait : « À la vue des foules, Jésus fut ému de compassion, car elles étaient lassées et abattues, comme des moutons qui n'ont pas de berger » (Mt 9.36). Jésus voit. Et ce qu'il voit lui fend le cœur.

Oser voir. Avoir le courage de ne pas détourner les yeux.

Ruth l’a fait, elle est même allée au-delà.

Et honnêtement… qui est à la hauteur d’un tel engagement ? Pas moi !

Est-ce que c’est vraiment cela que Dieu veut pour nous ?

Voyons la suite.

3. Une saine compassion s’inscrit dans un cadre sain et protecteur pour tous.

A première vue Ruth semble se donner sans limites, au risque de se perdre totalement. Mais si on regarde de plus près, on voit cependant qu’elle respecte un certain cadre, certaines limites – voilà deux mots clé : le cadre, les limites. Si l’on veut bien aider, sans se perdre soi-même, il est nécessaire de poser un cadre et des limites.

Lesquelles ?

Respecter la liberté et la responsabilité de l’autre

D’abord, Ruth ne cherche pas à ramener Noémi sur son chemin à elle, ni à lui imposer ses solutions. Elle l'accompagne sur le sien, à son rythme, dans le dialogue. C'est un principe fondamental : ne pas chercher à changer l'autre, mais cheminer avec lui, et puisqu’on est entre croyants, cheminer en cherchant à discerner ensemble la présence de Dieu dans sa situation – car c’est bien lui le seul vrai Sauveur, pas nous.

Veiller à ne jamais rendre l'autre dépendant de nous, mais tout faire pour lui redonner sa responsabilité — de l'aider à reprendre le volant de sa propre vie.

Préserver sa propre liberté dans la relation

Ainsi Ruth suit Noémi sans savoir où cela va les mener. Elle ne vient pas avec un plan, ou une liste de conseils. Pas de « tu n'as qu'à », pas de « il faut que tu », pas de « à ta place, je ». Une présence. De l'écoute. De la patience.

Dans tout cela, rien n'oblige Ruth à suivre Noémi. Ce choix est entièrement libre, et si elle le fait, c’est qu’elle y trouve aussi un bienfait – une direction, une espérance liée à une démarche de foi.  

En retour, si Noémi avait manœuvré pour culpabiliser Ruth — « après tout ce que j'ai fait pour toi… » — il n'y aurait plus de compassion, mais une forme de manipulation qui transforme l'aidante en esclave d'une éternelle victime. Nous connaissons tous ce genre de relation, où la générosité de l'un est captée, absorbée, par les besoins insatiables de l'autre.

Il nous faut apprendre à repérer ces dynamiques pour ne pas nous y laisser entraîner — et pour que nos généreuses intentions ne nous conduisent pas, nous aussi, dans l'amertume.

Chercher une juste distance

C'est ici qu'intervient la notion de juste distance.

J’aime bien l'image du puits : pour aider quelqu'un qui y est tombé, il faut se tenir sur la margelle — assez près pour tendre la main, pas assez loin pour ne pas être entendu, mais sans tomber dans le puits soi-même.

Un médecin qui s'effondre émotionnellement à chaque diagnostic difficile ne peut plus soigner personne. Un ami qui absorbe toute la souffrance de son prochain finit lui-même épuisé, amer, inutile. La juste distance n'est pas de la froideur : c'est de la sagesse.

Nous ne sommes pas Dieu. Nous ne sommes pas des sauveurs. Sauver quelqu'un qui ne veut pas changer n'est pas en notre pouvoir. Mais cheminer avec lui, dans l'espérance, cela est possible — et c'est déjà beaucoup.

 

4. Ultimement, la compassion est un acte de foi et d’espérance.

De fait, quand Ruth choisit de suivre Noémi, elle ne voit pas le bout du chemin. Elle ne sait pas comment elles vont survivre. Elle fait confiance à Dieu.

Le dernier verset du passage laisse entrevoir une lueur : « Elles arrivèrent à Bethléem au début de la moisson des orges. » Pour ces deux femmes dont la vie était remplie de deuil et de désespoir, la moisson est le signe discret d'un renouveau possible. Et la suite confirme cette intuition : en glanant dans les champs des épis oubliés par les moissonneurs, Ruth va croiser Booz — un homme juste, bienveillant, parent de Noémi. Il l'épousera. Elle aura des enfants. Et de leur union naîtra Obed, grand-père du roi David, ancêtre de Jésus-Christ.

Ce qui semblait être une histoire de perte totale devient une histoire de restauration.

Dieu bénit l'engagement humble, persévérant et compatissant de Ruth.

Et il bénit Noémi à travers lui. Les femmes de Bethléem diront à Noémi, lors de la naissance d'Obed : « Loué soit le Seigneur ! Aujourd'hui il a fait naître celui qui prendra soin de toi… Ta belle-fille vaut mieux pour toi que sept fils, car elle t'aime. » (Rt 4.14-15)

Quand nous choisissons de faire route avec quelqu'un en difficulté, nous ne savons pas ce que Dieu va faire à travers cet engagement. Nous n’avons aucune garantie que les choses vont évoluer positivement. Mais Dieu peut utiliser notre simple présence pour planter une graine, ouvrir une brèche, infléchir une trajectoire.

La compassion est un acte de confiance dans ce Dieu-là, celui qui fait des moissons là où nous ne voyions que des champs stériles.

 

Conclusion

J’ai dit au début que Ruth était une préfiguration de Christ : tout ce que nous venons de voir reflète en effet la compassion de Dieu pour chacun de nous.

Sa compassion envers nous est tout aussi déraisonnable que celle de Ruth envers Noémi — fidèle, engagée, sans rapport avec notre mérite. Et elle « se renouvelle chaque matin » (Lm 3.22-23).

Même quand nous sommes responsables de nos propres impasses. Même quand nous avons fait les mauvais choix, creusé nous-mêmes le puits dans lequel nous sommes tombés — Dieu ne nous abandonne pas. Il nous dit : « où tu iras, j’irai ».

Ruth préfigure Jésus-Christ qui s’est engagé pour nous, jusqu’à la mort de la croix, au mépris de sa propre vie.

C'est de cette compassion-là que nous sommes aimés. Qu’elle nous porte et nous aide à offrir, nous aussi, une saine et bienfaisante compassion, pour Dieu et avec lui.  

Qui sont les Noémi autour de moi ?

Quel bout de route suis-je prêt à faire avec elles – dans le respect de mes limites et de leurs limites ?

Amen

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