Prédication du 20 septembre 2026 - Luc 7.36-50 - le visage de la grâce
La scène se déroule chez un Pharisien ; à l'époque de Jésus, c'était une classe de juifs très religieux, très stricts.
Lecture (Luc 7.36-50)
36Un pharisien invita Jésus à prendre un repas avec lui. Jésus se rendit chez le pharisien et se mit à table. 37Il y avait dans cette ville une femme qui avait péché. Lorsqu'elle apprit que Jésus était à table chez le pharisien, elle apporta un flacon d'albâtre plein de parfum 38et se tint derrière Jésus, à ses pieds. Elle pleurait et se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus ; puis elle les essuya avec ses cheveux, les embrassa et répandit le parfum sur eux. 39Quand le pharisien qui avait invité Jésus vit cela, il se dit en lui-même : « Si cet homme était vraiment un prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche et ce qu'elle est : une femme qui a péché. » /
40Jésus prit alors la parole et dit au pharisien : « Simon, j'ai quelque chose à te dire. » Simon répondit : « Parle, maître. » 41Et Jésus dit : « Deux hommes devaient de l'argent à un prêteur. L'un lui devait cinq cents pièces d'argent et l'autre cinquante. 42Comme ni l'un ni l'autre ne pouvaient le rembourser, il fit grâce de leur dette à tous deux. Lequel des deux l'aimera le plus ? » 43Simon lui répondit : « Je pense que c'est celui auquel il a fait grâce de la plus grosse somme. » Jésus lui dit : « Tu as raison. »/
44Puis il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré chez toi et tu ne m'as pas donné d'eau pour mes pieds ; mais elle m'a lavé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. 45Tu ne m'as pas reçu en m'embrassant ; mais elle n'a pas cessé de m'embrasser les pieds depuis que je suis entré. 46Tu n'as pas répandu d'huile sur ma tête ; mais elle a répandu du parfum sur mes pieds. 47C'est pourquoi, je te le déclare : ses nombreux péchés ont été pardonnés parce qu'elle a manifesté beaucoup d'amour. /
Mais celui à qui l'on a peu pardonné ne manifeste que peu d'amour. » 48Jésus dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. » 49Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme qui ose même pardonner les péchés ? » 50Mais Jésus dit à la femme : « Ta foi t'a sauvée : va en paix. »
Voilà encore un épisode étonnant, où Jésus pratique l'art du contrepied qui lui est si familier. On assiste au choc de deux mondes — une femme méprisée de tous, au milieu de la bonne société religieuse juive. Et contre toute attente, Jésus non seulement bénit cette femme, mais la donne en exemple à Simon, l'homme riche qui l'accueille.
Simon et la femme tournent chacun un visage très différent vers Jésus. Pourquoi Jésus choisit-il d’honorer la femme plutôt que Simon ?
Simon, le visage dur d'un homme soucieux de plaire
Pour le comprendre, commençons du côté de Simon.
Quelqu'un a dit : « la religion est le tombeau de la foi ». Simon en est une illustration. Homme religieux convaincu d'être dans le camp des gens « bien », il s'est placé, dans son désir de pureté, en position de juger — la femme (« une femme pleine de péchés ») comme Jésus (« ce n'est pas un vrai prophète »). Il l'a pourtant invité, mais sans lui offrir les honneurs dus à un hôte — l'eau pour les pieds, l'huile, le baiser d'accueil — peut-être pour marquer sa supériorité sur ce prédicateur itinérant qu'il reçoit surtout pour l'évaluer.
Cet homme incarne ce qu'hélas beaucoup associent à la « foi » : une attitude morale fermée, des certitudes arrêtées. Les Pharisiens étaient dans une recherche spirituelle sincère, mais mal orientée — comme peut l'être la nôtre quand nous cherchons à nous rapprocher de Dieu en lui plaisant par notre perfection morale, soucieux de mériter son approbation par nos « bonnes œuvres ». Jésus dénonce sans cesse cette impasse, pour plusieurs raisons :
- Nous ne pouvons pas devenir saints par nos propres efforts ;
- Cette quête donne la première place au jugement — sur nous, sur les autres — prenant ainsi la place du seul juge juste ;
- Elle ferme nos cœurs à l'amour de Dieu et des autres. Le jugement fait tant partie de nos vies que nous imaginons souvent un Dieu qui, lui aussi, attendrait que nous soyons à la hauteur pour s'intéresser à nous — un Dieu qui nous évaluerait comme Simon évalue Jésus. Il se révèle pourtant très différent, en Jésus-Christ.
De fait, Simon ne voit pas une femme en souffrance mais une femme méprisable dont l’attitude choque sa morale. Peut-être est-il aussi mal à l’aise parce qu’elle éveille un peu de convoitise chez lui - le geste de dénouer ses cheveux en public est chargé d’érotisme, dans cette culture. Mais Jésus lit en lui : il voit que cet homme a besoin d'ouvrir son cœur pour entendre Dieu, que sa foi est comme enterrée sous la pierre d'une religion légaliste. Alors il vient à son aide, avec bienveillance : « Simon, j'ai quelque chose à te dire. »
Par une parabole, il l'aide à avancer : deux hommes devaient de l'argent — l'un l'équivalent de deux ans de salaire, l'autre de deux mois.
Classer les péchés par gravité nourrissait le sentiment de pureté des Pharisiens ; la parabole dit l'inverse : devant Dieu, tout le monde est débiteur, sans situation privilégiée. Dur à entendre pour Simon. Mais il y a une bonne nouvelle : la dette peut être enlevée — par un libre choix du prêteur, hors de tout mérite. « Il fit grâce de leur dette à tous deux » : Jésus parle ici de son Père, dont il est venu révéler l'amour. C'est la bonne nouvelle qu'il annonce par ses mots et ses actes : « Le moment décidé par Dieu est arrivé, et le Royaume de Dieu est tout près de vous. Changez votre vie et croyez à la Bonne Nouvelle ! » (Marc 1.15) — une nouvelle qui invite à une réponse, pas seulement à une écoute.
Le visage plein de foi d'une femme brisée
Jésus révèle à Simon que, devant Dieu, l'amour est la première loi : « Lequel des deux l'aimera le plus ? » Il recentre la relation à Dieu sur l'amour plutôt que sur le mérite.
Puis, dans un contrepied puissant, il fait de cette femme méprisée un exemple : là où Simon a manqué aux usages les plus élémentaires, elle a lavé les pieds de Jésus de ses larmes, les a essuyés de ses cheveux, embrassés, et parfumés — un geste d'honneur réservé aux rois. J'imagine la stupéfaction de Simon ! Jésus ne nie pourtant pas les fautes de cette femme — ses « nombreux péchés » — mais il voit au-delà : une vie de relations toxiques et blessées, une femme mise au ban, qui connaît trop bien sa misère. Ses pleurs disent sa tristesse et ses regrets.
Elle vient à Jésus d'une façon peu conforme aux usages, mais c'est peut-être la seule qu'elle connaisse — un contact physique, sans mots, la seule expression que la honte sociale lui autorise. Jésus accepte cet hommage un peu déplacé mais si humble parce qu'il écoute au-delà des apparences et des jugements ce qu'elle exprime : elle est celle à qui il a été beaucoup pardonné, elle le sait, et vient simplement dire son attente, son espoir, sa confiance. En répandant ce parfum coûteux, c'est toute sa vie qu'elle offre à Jésus, avec repentance, respect et amour.
Jésus, visage bienveillant du Dieu d'amour
Alors Jésus lui offre le pardon et la paix : « Ta foi t'a sauvée : va en paix. »
Il révèle ici le visage d'un Dieu qui se fait proche de tout homme, de toute femme — un Dieu qui ne juge pas selon nos critères, un Dieu pur et saint qui se laisse pourtant approcher et toucher par les pécheurs que nous sommes tous, alors même que le péché nous sépare de lui et nous met en dette envers lui — une dette que nous ne pouvons rembourser nous-mêmes.
« Il fit grâce de leur dette à tous deux » : en disant cela, Jésus sait que c'est au prix de sa propre vie que notre dette sera enlevée. Le pardon de Dieu n'est pas une grâce à bon marché : c'est la démarche d'un Dieu qui s'engage et paie le prix nécessaire pour nous retrouver, nous sauver, par amour.
« L'amour, qu'est-ce que c'est ? », écrit Jean dans sa première lettre. « Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés. Il nous a tellement aimés qu'il a envoyé son Fils. Celui-ci s'est offert en sacrifice pour nous, c'est pourquoi Dieu pardonne nos péchés. »
De quel personnage est-ce que je me sens le plus proche ce matin ?
Simon et la femme avaient chacun un visage tourné vers Jésus — l'un fermé, l'autre offert. Le texte ne nous demande pas de choisir un camp entre « pécheurs » et « religieux » : il nous met devant un miroir. Nous portons souvent les deux visages à la fois.
De quel personnage est-ce que je me sens le plus proche ce matin ?
De Simon — occupé à évaluer, à se comparer, inquiet de mériter ?
Jésus ne nous rejette pas pour autant. Il vient nous redire, avec bienveillance : cesse de vouloir te sauver toi-même, fais-moi confiance ; mon amour ne dépend pas de tes bonnes actions.
Si c'est celui de la femme — celui qui sait sa dette, qui n'a rien à présenter sinon ses larmes — alors cette parole est pour nous aujourd'hui : « Ta foi t'a sauvée, va en paix. » Rien à prouver, rien à mériter. Juste à recevoir.
« Ta foi t'a sauvée : va en paix. » Cette parole nous est adressée, ce matin, avec le même amour.
Amen
S. Guiton
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